lundi 25 février 2013

L'enfant qui grandissait, Vincent Cuvelier, Charles Dutertre, Gallimard Jeunesse


Josef et Karel sont deux garçons inséparables malgré la toute petite taille de Josef, enfant rieur qui né petit tout petit a du mal à atteindre la "taille normale" de son âge.
La discordance physique de Josef n'altère en rien leur amitié forgée de rires et d'échanges sur ce que l'un et l'autre voient de leur taille : l'horizon pour Karel, le minuscule pour Josef.
Leur vision du monde sera brutalement remisée quant ayant tous deux l'âge de suivre une scolarité, Josef est sommé de quitter l'école tant qu'il n'aura pas atteint la taille normale.
Josef triste tout à coup se recroqueville encore plus et disparaît brutalement dans un vieux car jaune avec sa mère qui lui voue un amour inconditionnel.
Un jour de surprise, il revient prendre sa place à l'école avec "la taille normale" de son âge. Il continue de grandir selon son rythme de croissance mais cette fois il grandit "trop".
Josef baisse la tête et essaie en vain de se rapetisser et se sent coupable de ne pas savoir grandir "ni trop ni trop peu". Il quitte définitivement l'école et se fait embaucher par un fermier pour cueillir des pommes car sa grande taille lui procure un rendement maximal ; le rêve de Josef est d'offrir une de ces belles pommes rouges à Nada dont il est secrètement amoureux. Ce travail ne sera que provisoire car une fois toutes les pommes cueillies, le fermier n'a plus de travail pour lui et le renvoie chez sa mère très chagrinée.
A partir de ce moment, Josef se terre chez lui refusant de sortir et aussi triste que l'est son ami Karel qui ne le voit plus et ne partage plus rien avec lui.
Les années passent, après avoir suivi des études de médecine, Karel revient dans son village et veut revoir Josef qui est devenu l'homme le plus grand du monde mais vit dans une solitude absolue.
Karel offre alors à son ami le plus beau et le plus efficace des remèdes : la liberté de découvrir le monde "par un long voyage" sur le toit d'un vieux car jaune et lui prouver qu'il peut se sentir tout petit devant les montagnes et la mer. Le vieux car jaune se sera plus qu'un point minuscule perdu dans l'immensité du paysage.

Je trouve énormément de charme à cet album qui aborde de manière très originale les thèmes de l'acceptation de la différence, la solidarité et l'amitié.
L'écriture sobre de Vincent Cuvellier emprunte à la fois le genre du conte moderne et de la pièce de théâtre car les courts chapitres titrés sont autant de séquences qui encadrent une action et l'évolution des personnages. Le format allongé est également une particularité de cet album où la haute silhouette courbée de Josef en 1ère de couverture étirent aussi les lettres.
Je suis entrée progressivement dans les illustrations pour être finalement séduite par les dessins de Charles Dutertre qui me font penser aux livres de Charles Dickens.
Les personnages ont des attitudes (dés)articulées comme des petites marionnettes ou des héros de cirque avec souvent en arrière plan du décor une allusion à la mécanique (machines à vapeur, à roue) mais où les oiseaux et les arbres se sont pas pour autant absents.

Je conseille vivement ce très bel album !

Zakuro

mercredi 20 février 2013

Et puis ça fait bête d'être triste en maillot de bain, Amandine Dhée, Contre Allée


Amandine Dhée nous offre une ballade acidulée d'être au monde en exprimant les difficultés à devenir pleinement qui l'on est et au "droit d'être là" face à la froide et imposante machine administrative et institutionnelle qui entend modeler l'individu dans des règles et des normes.

"Chez nous, on aime les livres et on se méfie des institutions" est le fil fragile mais qui ne rompt pas de son parcours affectif et professionnel pour désarmer les jugements péremptoires sur ce qui se fait ou ne se fait pas ; surmonter les angoisses et les appréhensions en gardant "toujours une fugue en poche quand ça fait mal" pour enfin accepter et vivre sans culpabilité les "imperfections" (parfaites) dans une société ordonnée et prescriptive.

On suit alors la petite fille écolière "qui se soumet pour avoir le droit d'être là", l'adolescente à qui l'on inculque "qu'il faut désormais mériter", l'adulte qui doit être "autorisée"administrativement pour être auteure.

La prouesse d'Amandine Dhée est d'écrire ses mots parfois très durs sans se départir de l'humour enfantin qui enchante le livre dans des phrases courtes très imagées où l'émotion affleure. Les encarts de prescriptions qui parsèment le livre comme la lutte contre l'obésité du chat ou l'histoire de l'ogre qui ne veut pas tuer sont aussi des clins d'oeil amusants à ne pas manquer.

Ce roman est comme une bouffée d'oxygène indispensable !



Zakuro

samedi 16 février 2013

3’’, Marc-Antoine Mathieu, Delcourt


Dans cet album ovni, Marc-Antoine Mathieu poursuit son étude et son expérimentation sur les codes de la bande dessinée, commencée dans sa série Julius Corentin Acquefacques.

Ici, il réalise la prouesse de nous raconter une action de 3 secondes, vu par le trajet d’un photon de lumière.
3’’ prend le prétexte d’une histoire policière pour nous entrainer dans un enivrement visuel, où la même scène est décortiquée sous d’innombrables angles de vue différents, éclairant la compréhension de l’action à chaque reflet, chaque rebondissement du rayon lumineux.
Outre une performance graphique extraordinaire, cet album plonge le lecteur dans une expérience nouvelle et unique.
A noter qu’une version numérique de cette œuvre est disponible, proposant une autre lecture, complémentaire du support papier.

A essayer, ne serait-ce que pour découvrir qu’une bande dessinée peut donner le vertige.

A lire si vous avez aimé
Dieu en personne, Marc-Antoine Mathieu
Le dessin, Marc-Antoine Mathieu
Julius Corentin Acquefacques, Marc-Antoine Mathieu

samedi 9 février 2013

La dame de Syros, Vénus Khoury-Ghata, Invenit


Dans une langue poétique, Venus Khoury Ghata délivre de son silence une « idole féminine nue aux bras croisés » ensevelie dans une tombe d’une princesse morte.
La sculpture féminine que l’auteure appelle dans son texte « la Dame de Syros » est magnifiquement reproduite dans son intégralité par la 3ème de couverture de l’ouvrage dont le format et la maquette sont agréables et élégants.
« La Dame de Syros » est emblématique de l’art des cyclades d’il y a plus de 4 000 ans : silhouette longiligne très épurée dans sa géométrie de marbre, bras croisés à la taille, tête à la forme de lyre où sont absents les yeux, la bouche « visage absent du visage » ; le nez qui coupe le visage en deux en est le seul relief.

Le très beau texte de Venus Khoury Ghata est plus qu’une lecture personnelle et libre de cette œuvre. L’auteure est « La Dame de Syros » par l’utilisation du « je » et la prédominance des mots liés à la parole et au corps pour insuffler vie et sens à son homonyme de pierre.
La narration suit également une progression dans la connaissance de l’effigie comme si l’auteure fissurait petit à petit les attaches qui enserrent la sculpture pour un lent retour à la lumière.
Ainsi, la figurine de pierre est, pour l’archéologue passionné et premier personnage rencontré, une exaltante et prodigieuse «découverte » arrachée à la terre en lui inventant peut être un passé qui n’est pas le sien.
Le sculpteur est celui qui a façonné et ciselé à sa manière la statuette : muette, aveugle, entravée et inféconde.
La statuette est aussi le lieu de l’esprit et des pensées d’une jeune fille Kia à la recherche de son frère jumeau défunt.
L’idole est enfin cette jeune fille libérée à travers le regard et les mots de Vénus Khoury Ghata qui lui prête voix et lui donne vie.

Un très agréable moment de lecture d'un texte qui oscille entre l'observation de l’œuvre et l'écriture sensible de la poétesse et romancière Venus Khoury Ghata.

N'hésitez pas à découvrir de très beaux textes d'auteur(es) autour des chefs d’œuvres des musées régionaux offerts par les éditions Invenit dans la collection Ekphrasis.

"L'idole féminine nue aux bras croisés" est visible dans les collections du Musée du Louvre Lens :
"Le sculpteur de Syros le voulait
il m'avait élaguée tel un arbre malade
taillé le superflu à ma survie
effacé l'excédent à ma temporalité
gardé le cri invisible
le regard gelé tourné vers l'intérieur".

(Extrait)


Zakuro

mercredi 6 février 2013

Le dernier homme, Grégory Mardon, Dupuis


Clôturant la trilogie de "L’extravagante comédie du quotidien", Le dernier homme nous propose de suivre les mésaventures de Jean-Pierre, trentenaire célibataire très mal à l’aise avec les femmes.
Mélangeant humour et désespoir, Grégory Mardon dépeint un personnage touchant par sa maladresse, s’imaginant un monde où les fantasmes se mêlent à la réalité.
Dans ce dernier tome, on comprend enfin toute la subtilité narrative de cette trilogie, où les histoires, les destins des personnages s’entrecroisent en reflétant une société et des relations humaines très contemporaines.
Une histoire réaliste qui ne manque pas de finesse et d’intérêt.

A lire si vous avez aimé
Les poils, Grégory Mardon
C’est comment qu’on freine, G. Mardon
Jean-Claude Tergal, Tronchet