dimanche 30 août 2015

Norman Spinrad, Rêve de fer, Folio SF


Rêve de fer est avant tout un livre dans le livre : passée l'introduction, on trouve la page de titre du livre Le seigneur du Svastika, livre qu'aurait écrit Hitler si, écœuré par la défaite allemande de 1918, il avait émigré aux États-Unis et y était devenu un écrivain de SF à succès.

Le livre est difficile à lire, non pas parce qu'il est mauvais, mais parce que l'auteur a très bien su se placer dans la tête d'Hitler. On assiste à des descriptions à n'en plus finir de défilés de SS, flamboyants dans leurs uniformes de cuir, ainsi que de batailles sanglantes, écœurantes, mais qui semblent délectables pour le personnage principal dont on suit le point de vue à la première personne. On ne compte pas non plus le nombre de fois où le mot « pur » et ses dérivés apparaissent.
Le scénario en lui-même tient bien de la SF : le monde est un univers alternatif, où, au début de l'histoire, l'essence est rare et la meilleure technologie reste la machine à vapeur ; l'ennemi est ici une peuplade de mutants et de « Doms », créatures capables de soumettre à leur volonté les personnes proches d'eux. On fera les analogies qu'on voudra. Plus loin dans le roman, la folie prend le pas dans la rédaction, et on part dans des délires de clonage et autres avancées technologiques encore (presque) impensables à notre époque.
Pour conclure le livre, une (fausse) postface explique ce qu'est vraiment le monde dans lequel a été écrit le roman, ainsi que la vie de l'auteur. Elle est finalement la véritable chute de l'histoire, et rien que pour en arriver à ce passage, la lecture vaut le coup.

Ce livre est laborieux à lire et laisse derrière lui un gros malaise, mais il est avant tout une dénonciation du nazisme. On en sort retourné, écœuré, et c'est justement le but voulu. Roland Wagner, dans sa (réelle) introduction, le dit très bien lui-même : il agit comme un vaccin et permet de prendre conscience du terrifiant lavage de cerveau et de cette épouvantable implantation de mèmes de haine qui ont eu lieu en Allemagne.


France M.


mercredi 26 août 2015

Kate Braverman, Bleu éperdument, Quidam éditions



Sur la côte californienne, le bleu intense de l'océan et le vert luxuriant  des collines sont les couleurs tropicales qui dévorent  les femmes  de ce  recueil de  nouvelles de l'auteure américaine Kate Braverman. 
11 portraits de femmes entières et insoumises jugées excentriques mais souvent incomprises. Des portraits sombres, parfois douloureux quand c'est l'enfant qui prend conscience tardivement de  l'amour défunt de son père ou de sa mère. "Bleu éperdument" et "le crépuscule des pères" m'ont ainsi particulièrement touchée.
A l'aube de la quarantaine,  tenaillées par la peur de vieillir et  confrontées à la solitude liée  à la création littéraire,  elles  se tiennent dangereusement au bord du précipice, prêtes à tout, du  meilleur comme du pire.
Femmes blessées et vulnérables, elles combattent l'emprise de l'alcool et des drogues  et osent en parler sans tabou.
Elle ne sont pas pour autant dénuées de lucidité, et voient dans le noir  de la  nuit, une  couleur libératoire "C'est dans les ruines de ces ténèbres que l'on absout ceux qui nous aiment si mal. Dans ces ténèbres où nous jouissons d'une connaissance absolue de nous-mêmes, nourris des profonds chagrins du passé, lumineux sans les étoiles".

L'écriture est âpre et sans détour dans la description très réaliste des sombres évènements mais aussi lestée d'une grande  tendresse  quand l'auteure évoque l’amour filial très présent dans chacune des nouvelles.
J'ai aimé les références aux poétesses américaines comme Sylvia Plath et Anne Sexton aux destins fascinants et pourtant si tragiques.


Zakuro





 

jeudi 6 août 2015

Le village, Ivan Bounine, Bartillat



Ivan Bounine, le slavophile réaliste

« Ce n’était pas, semblait-il, sa maladie qui le déprimait ainsi, mais bien plutôt le spectacle de l’immense misère, de la grande laideur qui, depuis des siècles, pesaient sur cette ville et sur toute la région. Seigneur Dieu, quel pays ! » lamentation extraite de Le village, prononcée par Kouzma, personnage du livre.
Découvrez les troubles de la Russie révolutionnaire sous un jour plus réaliste que la réalité même.
Bounine nous plonge au cœur de la campagne, au sein de la société russe encore féodale. Les rumeurs du vent nouveau venant de Moscou et de la ville se font entendre au village. La tempête commence discrètement à prendre vie au cœur de la Russie centrale bien connue de Bounine mais elle n'éclate pas encore au moment de son récit, qui prend place après 1905. Le village est publié en 1910.
Ne vous méprenez pas : la Révolution comme fait historique court toujours, mais en arrière plan. Elle défigure la Russie du XX ème siècle et Bounine en la dénonçant défigure à l'aide d'une plume acérée le mythe du moujik, paysan vertueux et héroïque tel que présenté par les slavophiles Tolstoï et Dostoïevski. Jusqu'alors, à leurs yeux, comme à ceux de la majorité des auteurs russes du XX ème siècle le moujik représente le dernier gardien de « l'âme russe », véritable cœur du mouvement révolutionnaire alors entendu comme un moment salvateur et libérateur. 
Ici, nulle vision idéalisée ; il n'empêche qu'elle demeure poétique. C'est de la prose noire en trois parties totalement équilibrées pour assurer une rythmique, une musicalité perverse à cette descente aux enfers. Elle est double : c'est celle de deux frères, l'un demeuré au ténébreux village Dobrovska, l'autre y revenant. La première partie est un ricochet de petits chapitres de trois pages alors que nous suivons Tikhon, le premier frère, propriétaire terrien voulant fonder et faire perdurer sa fortune matérielle. Vers la moitié du livre,  la « réconciliation » avec son frère Kouzma survient. Le restant de l'ouvrage nous transporte aux côtés de l'autre frère : au fil du voyage de Kouzma pour rejoindre Dobrovska (le village) et retrouver son frère, la taille des chapitres subit un déséquilibre. Ceux exposant la pensée horrifiée de Kouzma sont plus longs comme de sourds battements de cœur et font palpiter le récit.
Ici, nulle aventure à la Michel Strogoff : ici nous embrassons les âmes, la psychologie. Comment une pauvreté extrême engendre-t-elle une cruauté et une violence de tous les instants, autant des paroles que dans les gestes? Comment un russe éduqué et clairvoyant, non illettré à l'instar de la majorité de la population, est-il désoeuvré face à son pays brisé ?
L'oeil dévorant de Bounine défait de tout prisme déformant reste malgré tout amoureux de son pays, de son paysage presque rédempteur qu'il ne cesse de parcourir avec délectation. Il est en cela un slavophile réaliste, dignement récompensé en 1933 d'un prix Nobel de littérature.
Si vous êtes adorateur de la prose, lisez Bounine ! Si vous êtes adorateur de la Russie, lisez Bounine ! Si vous êtes adorateur du réalisme, lisez Bounine !
Le ténébreux et dantesque village de Dobrovska vous attend !